Les cachalots de l'île Maurice

côte ouest avril 2011

Océans , le film de Jacques Perrin donne des idées... L'une d'elles est de rassembler dans un film de 50 minutes une dizaine de sujets autour de la mer à l'île Maurice et à  Rodrigues. La part belle étant bien sûr faite aux animaux marins avec la plongée, complétée avec des sujets sur les traditions de pêches artisanales, notamment à Rodrigues, la préservation, la découverte aussi de ces deux fantastiques îles trèsdifférentes mais superbes et attachantes.

A tout seigneur tout honneur. Pour ce faire, Tropicalement Vôtre s'est assuré la  collaboration de René Heuzey, opérateur sous-marin mondialement reconnu que l'on ne  présente plus, assisté de Jean-Christophe Guerri. Marianne Cramer, la réalisatrice de  l'émission ADN sur France 2 était du voyage pour tourner à Rodrigues et Maurice des  séquences pour son émission.

Les cachalots de l'île Maurice

Dès 7h, notre pick-up arrive sur la plage de Rivière Noire. Bourré de matériel - en effet,  ces messieurs dames ne voyagent pas léger... 200 kg de matériel, en plus des effets  personnels, vous voyez le truc, simple pour la logistique !

Un bateau de Dolswim attend. Michel Vély est déjà là le visage blanc de crème solaire et le bob enfoncé sur la crâne (on dirait qu'il craint le soleil; c'est vrai qu'il est très très blond). Il embarquera avec nous. Président de l'association Megaptera, nous en reparlerons, c'est  l'un des meilleurs spécialistes mondiaux des cétacés et son expérience sera précieuse. Car aujourd'hui, c'est de cachalots qu'il s'agit. Paraît-il qu'un groupe de sédentaires patrouille à quelques milles des côtes, des femelles avec des petits.

René veut les filmer. Il est sûr de son coup et affirme que çà sera une séquence choc du  film. D'ailleurs cela fait plusieurs jours que les cachalots sont signalés le long des côtes sud-ouest de Maurice.

Hugues Vitry arrive à son tour. Il va participer au tournage et fera des photos en apnée  tandis que René filmera sous l'eau.  Hugues Vitry est mauricien et dirige depuis plusieurs décennies son club dans le nord, le
Blue Water Diving Center. Tout le monde le connaît, ici et à l'étranger. Grand plongeur,  photographe et personnalité très attachante.

La matériel est à bord. Pascal le skipper de Dolswim nous demande d'embarquer.

Rencontre avec des Cachalots

C'est parti.

Première étape ; les localiser.

Michel a apporté son matériel : hydrophone et parabole au bout d'une perche. Une fois les cachalots repérés en surface, Pascal est chargé de nous amener gentiment dessus, sans les effrayer pour ne pas qu'ils sondent. Les cachalots nagent à 2/3 noeuds seulement ce qui rend l'approche relativement aisée. René précise sa stratégie : Pascal dépassera les cachalots et imobilisera le bateau à 100 mètres devant, presque sur leur trajectoire. Jean-Christophe filmera en extérieur.

René (équipé plongée) et Hugues se mettent à l'eau simultanément. René avec sa  caméra descendra rapidement à 10/15 mètres de fond. Hugues fera de l'apnée en surface avec son appareil photo, jouant en quelque sorte les rabatteurs.

Une fois les premières séquences réussies, ça sera l'heure des apnéistes ! Toujours avec le même protocole, René et Hugues s'immergeront d'abord pour filmer et photographier, mais sur un signal d'Hugues, les apnéistes, Marianne, Michel et Bertrand se mettront à l'eau à leur tour et approcheront les cachalots en palmant.

Mise à l'eau

Sur le papier c'est simple...Sauf que moi je ne l'ai jamais fait et qu'approcher un cachalot de 15 mètres de long qui pèse 30 tonnes, c'est un peu comme nager à côté d'un 747.  Je pose la question autour de moi. Mais, euh, ça fait quoi comme impression? Hugues me répond le premier :”Ah tu verras, ça va très bien se passer, la dernière fois, le petit est  venu lécher mon appareil...”

Je ne sais pas s'il pensait me rassurer en disant ça, mais de toute façon Hugues est tellement zen, qu'avec lui tout paraît totalement naturel, y compris justement ce qui ne l'est  pas du tout...

Michel me tient en gros le même discours. Marianne, pareil. Je demande alors à René en me disant qu'il y a forcément quelqu'un de sensé sur ce  “bateau aux fous”.
“Oui, c'est très impressionnant. Tu es vraiment face à un sous-marin et c'est une grande
émotion”
“Mais, je lui dis alors, s'il te fonce dessus, tu fais quoi?”
“Il va t'éviter répond René, ou tu te pousses. C'est pas un animal agressif, en tout cas pas
avec les plongeurs. Au pire il va sonder. Si juste une fois un petit m'a foncé dessus.”
Je suis pensif.

Un orage éclate et des cataractes d'eau noient la mer et nous avec. Super le temps, on ne voit même plus la côte. Marianne est verte. Elle déteste les nuages et pour elle l'île  Maurice ça doit être avec un ciel bleu. Elle pense à ses films. C'est vrai que l'île Maurice  avec un ciel plein de gros nuages gris, ça ne fait pas vraiment rêver...

Cela dure un moment; on se fait rincer et la mer a grossie. Pas de trace de cachalots. Dans ce désastre, Hugues pointe un doigt vers le Morne et dit “ça se dégage”. C'est cela...
Une demi-heure plus tard, grand beau. Ciel bleu, mer calme. Bien joué Hugues.

Il est 9h. On passe aux choses sérieuses. Tout le monde scrute la mer. Rien. On fait  surtout confiance au skipper Pascal qui sait repérer les animaux en surface là où nous ne voyons que de l'eau. J'en profite pour parler mammifères marins avec Michel et Hugues qui m'expliquent ce que sont ces cachalots et ce qu'ils font ici.

Toujours rien.

Michel décide alors de mettre son hydrophone à l'eau
Michel décide alors de mettre son hydrophone à l'eau. Immédiatement il entend les clicks  clicks caractéristiques et me fait écouter au casque. C'est incroyable d'entendre les  conversations des cachalots. Ils sont bien là.

Pour les localiser Michel se met à plat ventre à l'arrière du bateau et immerge la perche terminé par la parabole, le casque sur les oreilles. Pascal tourne lentement la perche jusqu'à ce que Michel indique la direction. Pascal met le casque à son tour et précise : à 3000 mètres vers la terre... Pascal est un jeune skipper passionné qui a été en partie formé par Michel. Ce dernier me dit: “Pascal est maintenant beaucoup plus fort que moi pour les localiser; il sait te dire à quelle distance et quelle profondeur et bien sûr, dans  quelle direction ils sont. C'est incroyable !”.
D'un coup à bord, ça change de rythme. Branle-bas de combat. Il est 9h30.

René s'équipe et s'installe sur le plat bord arrière, prêt à se mettre à l'eau avec sa lourde  caméra à porté de main. Jean-Christophe à monté la sienne, il est prêt. Hugues à sorti ses appareils photo et son caisson.
Quant à nous, les apnéistes, c'est plus simple, pour l'instant nous regardons.

Les premiers cachalots sont repérés en surface, précisément là où Pascal avait dit qu'ils  seraient. C'est un groupe de 5.

La manoeuvre opérée par Pascal est parfaite. Il coupe ses moteurs et 3 des cachalots du  groupe s'avancent vers nous. Il y a une mère et son petit.

René attend le moment propice et d'interminables secondes s'écoulent. On a tous envie  de lui hurler vas-y, vas-y ! René imperturbable laisse encore venir et d'un coup disparaît sous la surface. Hugues y va à son tour et Jean-Christophe qui a déjà filmé le groupe à l'approche laisse tourner.

René Heuzé et les cachalots

Les cachalots infléchissent leur route, débordent le bateau et s'éloignent toujours aussi majestueusement.
Hugues est remonté et il raconte enthousiaste, la mère, le petit juste devant lui.

Magnifiques, avec une bonne visibilité ! Super. Le pied. Content des photos qu'il a faites.
Dans l'eau, un nuage de bulles et René apparaît.
On le récupère. Il est à bord et ne dit rien.
Nous sommes tous là “Alors? alors?”
Toujours silencieux, il se retourne vers nous; il a la banane.
Signe immédiatement interprété par Marianne et Jean-Christophe comme une confirmation qu'une belle séquence est dans la boîte.

Je crois que je comprends ce moment de silence, il est encore dans sa bulle. Il vient de vivre un moment extraordinaire. A plusieurs reprises, nous avions eu l'occasion  d'échanger par skype avec René après “une journée cachalots” et je sentais au travers de  ses propos que c'était quelque chose qui le prenait aux tripes.

cachalots caudale

Pendant 2 heures, cette opération va se répéter : repérage, approche, mise à l'eau de  René et Hugues. Fréquemment dès la mise à l'eau les mammifères sondent. Le spectacle du bateau est somptueux. Jean-Christophe se régale, il tourne et tourne.

Cette traque pacifique est tout simplement fabuleuse et prenante. Imaginez : vous êtes sur une mer d'un bleu profond avec en toile de fond les montagnes du massif de la Rivière Noire qui se découpent sur le ciel, absoluments seuls en mer, avec pour seuls compagnons les cachalots et quelques oiseaux.

Et le moment tant attendu arrive. René lâche “Cette fois, les apnéistes, c'est à vous !”
Curieusement, un grand calme nous envahit. En fait nous nous étions inconsciemment préparés à cet instant. On se prépare; masque, palmes, tuba.

Deux cachalots arrivent. René et Hugues sont déjà à l'eau. L'un après l'autre, nous sautons, aussi discrètement que possible. Nous sommes en surface à scruter le grand bleu et commençons à palmer. Là, grand moment d'émotion car nous savons que les cachalots arrivent sur nous, sont tous proches mais sans que nous puissions les voir encore.

Très grosse montée d'adrénaline. Et puis ils apparaissent et plus la moindre trace d'angoisse. Ils sont là et nous nous rapprochons à la palme d'une énorme masse gris-vert qui passe lentement devant nous. Le cachalot nous regarde, aucune trace d'une  quelconque agressivité. J'y voit même de la douceur. Le temps s'est arrêté. Nous nous  efforçons de rester à ses côtés en palmant comme des dingues. Vous vous en doutez, au  bout d'une minute on décroche.

Que dire?... Très difficile de poser des mots sur ce spectacle et ces émotions. L'absolue beauté, la grâce, la majesté... des moments d'éternité partagés. Quelle chance de vivre ça.
Les instants d'émerveillement passés, nous avons tous eu la même réaction : “Est-ce que
ça va durer?”

Nous savons les dangers inhérents à ce genre de rencontres, notamment en terme
d'exploitation commerciale. On a tous en tête les dérives de nager avec les dauphins.

Sur le sujet c'est Michel Vély, président de Megaptera qui en parle le mieux :

Cachalot sous l'eau

“D'accord on dérange les mammifères marins en emmenant tous les jours des touristes les observer. En fait, on voudrait être seuls à les observer, sans être dérangés par d'autres  bateaux, d'autres touristes. Et certains ayatollahs de prôner l'interdiction totale de  l'observation commerciale des cétacés sous prétexte que ces visites nuisent à leur écologie. Pas faux, mais pesons les avantages et les inconvénients.

A Maurice, même si il  y a quelques dérives dans l'observation des dauphins, globalement c'est bien fait par les opérateurs touristiques dont certains comme Dolswim sont très bien formés et respectent une charte déontologique mise au point par les spécialistes.

L'avantage de permettre une “exploitation commerciale” encadrée est aussi de faire plaisir aux touristes, de les informer, de les éduquer sur ces sujets et on se rend compte que la quasi totalité adhère  totalement à la charte de protection. Cousteau, dans un autre registre, à joué ce rôle auprès du grand public même si nous avons tous que certaines de ses méthodes étaient critiquables.”

Connaissant Michel Vély et le combat qu'il mène depuis des années dans tous les océans de la planète à la tête de son association, on ne peut le soupçonner de complaisance.
C'est lui qui a le mot juste finalement, non?

En savoir plus sur les cachalots de Maurice

Le cachalot : Physter macrocephalus, cachalot, sperm whale15 à 20 mètres, 35 à 50 tonnes. Animal pélagique (haute mer), vivant en groupesCaractéristiques : évent unique, souffle vers le côté incliné à 45 degrés, livrée grise, peaustriée.
Nourriture : calmars géants, chasse jusqu'à 2 000 à 3 000 mètres. (Megaptera).

Lieux d'observation des cachalots : ceux-ci restent sur nos cotes toute l'année. Ce sont
des “résidents”. Ils vivent par groupe de 10 - 20; femelles et petits. Les mâles ne sontprésents qu'à l'époque de la reproduction. (Dolswim).

Les cachalots ne produisent pas les « chants » des baleines mais utilisent des cliquetis(ou clicks) organisés en séquences types appelées « codas ». Ces clicks portent à
plusieurs kilomètres et servent à l'écholocation ainsi qu'à la communication

Bertrand Noel, directeur de l'agence Tropicalement Vôtre 

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