Paul et Virginie

 

Paul et VirginiePaul et Virginie, est un roman pastoral de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, publié en 1788 dans le quatrième tome de ses Études de la nature (comme illustration romanesque de ce vaste traité de philosophie), puis en volume séparé en 1789, avec des figures de Moreau le Jeune et de Claude Joseph Vernet.

Publié en 1788, ce récit est la quatrième partie d’un ouvrage intitulé Études de la nature, déjà paru en 1784. Séparé de l’œuvre d’ensemble, ce court récit remporte aussitôt un vif succès et assure la célébrité de son auteur. Il révèle au voyageur épris d’exotisme, les paradis de l’île Maurice où Bernardin de Saint-Pierre, ingénieur du roi, a vécu pendant deux ans (de 1768 à 1770). De son séjour à l’île de France, Bernardin de Saint-Pierre avait rapporté un récit épistolaire, Voyage à l’isle de France (1773). Mais c’est avec Paul et Virginie que se confirme son talent d’écrivain.

Quel lecteur s’aventurerait aujourd’hui, sans réticence et sans préjugés, dans la lecture de Paul et Virginie ? Souvent défini comme un roman mièvre, pétri de bons sentiments, Paul et Virginie est un roman désaffecté. Dont seuls quelques doux rêveurs osent encore aborder aux rives mythiques !

Paul et Virginie est le roman d’une idylle. L’idylle de deux enfants qu’un sort commun a réunis dans un même univers. Paul est le fils naturel de Marguerite, fille de paysans bretons, abusée par un gentilhomme et contrainte d’aller cacher « aux colonies » sa faute. Virginie, elle, est la fille de Madame de La Tour, que son époux, « mort des fièvres pestilentielles », laisse veuve et bientôt mère sur les bords d’une île perdue dans l’océan Indien. Son nom est l’île de France. L’île est le troisième personnage du roman.

Île lointaine, l’île de France est difficilement accessible. Protégée et enclose sur elle-même, elle est une matrice. Une matrice arcadienne qui abrite la vie d’une petite communauté, bien organisée, vivant en autarcie, grâce à l’office de son industrie et aux bienfaits de sa vertu. Au sein de cet « œuf primordial », Paul et Virginie, sont indissociables, élevés comme frère et sœur dans une même symbiose, au cœur d’une nature généreuse. Roman de la gémellité, Paul et Virginie est aussi un roman des origines. Les deux enfants vivent inséparables dans une innocence édénique dont le lecteur épris d’azur rêve qu’elle ne prendra jamais fin.

Pourtant, quelques signes avant-coureurs du désastre à venir émaillent çà et là le récit. Ainsi de la présence de l’esclavage sur l’île. Dure réalité dont rend compte l’épisode de la « Négresse marronne » qui fuit la cruauté de son maître. Ou encore l’épisode de la destruction du « repos » de Virginie, maltraité par l’ouragan. Sans compter les histoires de naufrages effrayants dont la mère de Virginie fait le récit à la veillée.

Le lecteur pressent que quelque chose se trame à l’insu des deux jeunes gens. Mais le plus gros grain de sable, celui qui vient déranger cette belle ordonnance, c’est ce « mal inconnu » qui s’infiltre dans les rouages de cet univers, jusqu’alors idyllique. Et c’est de Virginie qu’il provient. Dès lors, l’harmonie des origines est battue en brèche et Virginie devra porter seule le fardeau de son mal. Adolescente tourmentée, Virginie souffre d’un mal qu’elle n’ose nommer. Le mal qui s’insinue en elle, la déchire et l’éloigne de Paul. Qu’elle aime en silence. Cette passion muette la brûle et la dévore, sans que Paul en prenne conscience. Lorsque Paul comprend, il est déjà trop tard. Le destin de Virginie est en marche, personnalisé par Madame de la Tour et par tous ceux qui la conseillent. Virginie quitte l’île. Et s’exile en France. Mais les espoirs de fortune et de beaux partis que l’on avait agités pour elle la laissent indifférente. Elle se consume loin de Paul et de sa chère île natale, dans l’univers factice de la haute société. Et Paul en est quitte pour attendre. Indéfiniment. D’abord les lettres, puis le retour deux ans plus tard de sa bien-aimée. Et lorsque, enfin, il est près d’atteindre au but, que le Saint-Géran est sur le point d’accoster et de lui rendre sa chère Virginie, une tempête imprévue secoue le bâtiment, le soulève et le couche sur le flanc. Virginie est emportée par les flots. Il ne reste plus à Paul qu’à ensevelir le corps de l’aimée au cœur de son « repos », consciencieusement reconstruit par Paul. Virginie repose au pied des deux cocotiers qui entrecroisent encore leurs branches par-dessus la tombe.

Roman mièvre alors ? Oui, si l’on considère que le roman se construit et se tisse avec ce qu’il est convenu d’appeler des ingrédients mélodramatiques. Mais c’est oublier que ce court roman, édité en 1788, est porteur de l’idéologie des Lumières. La petite entreprise familiale de Madame de La Tour et de Marguerite, aidées de leurs serviteurs noirs, est un bel exemple d’utopie heureuse. Celle dont rêve également Rousseau, ami très cher de Bernardin. Une première harmonie (de type transversal) règne entre les deux femmes d’origine sociale pourtant fort différente. Une seconde harmonie (de type vertical) règne aussi entre les deux maîtresses et leurs serviteurs.

Chaque membre de cette modeste société partie de rien, participe, selon ses qualités et dispositions naturelles, au progrès, et s’applique à faire fructifier le bien de tous. Nulle jalousie, nul désir ne viennent troubler cette famille, unie autour d’un unique projet : la construction du bonheur des deux enfants.

 

Paul et Virginie

 

 Roman à portée philosophique, le roman pastoral de Bernardin de Saint-Pierre « oppose les vertus de la vie champêtre à la corruption sociale ». Corruption sociale dénoncée par le narrateur-auteur à travers les récits sur l’esclavage, réellement pratiqué dans l’île de France; et incarnée, en métropole, par la tante de Virginie. La jeune fille, envoyée en France pour y construire un avenir à la hauteur de sa naissance, ne parvient pas à adhérer aux principes éducatifs de cette femme rigide et intéressée. Virginie, hostile aux mœurs policées qui lui sont imposées, préfère retourner sur sa terre natale. Le retour de Virginie est un choix : celui de l’état de nature qui l’emporte, chez la jeune fille, sur l’état de culture. Mais Bernardin de Saint-Pierre, conscient des limites de cette nouvelle utopie, choisit à son tour d’y mettre fin par un dénouement tragique, contenu en filigrane dans le récit. Une dimension tragique rendue sensible par la présence d’un narrateur qui prend en charge le récit et élabore, à travers tout un canevas de symboles et de prémonitions, cette perspective… jusqu’à la catastrophe finale. Un dénouement miroir du pessimisme existentiel de Bernardin de Saint-Pierre.

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